Savoir renoncer

Il y a des jours où l’on doit admettre que le ciel a le dernier mot. Ces journées où, malgré la préparation, l’envie et la prudence, la météo impose sa loi et rappelle une règle essentielle en aviation : savoir renoncer. Ce début d’année 2024 m’a offert deux leçons en ce sens. Deux vols pendant lesquels j’ai été confronté à des situations où la météo capricieuse m’a imposé de revoir mes plans. Deux vols, à dix jours d’intervalle, qui m’ont rappelé une leçon essentielle : le bon pilote n’est pas celui qui brave les éléments à tout prix, mais celui qui sait adapter ses ambitions aux conditions réelles.

À la découverte d’Ancenis

Ce matin d’hiver du 20 janvier 2024, je décolle à 11h de La Baule avec un objectif précis : atteindre pour la première fois l’aérodrome d’Ancenis en transitant dans la TMA de Nantes. Une première pour moi qui ajouterait une nouvelle destination à mon carnet de vol.

L’hiver en Loire-Atlantique est souvent un mélange de gris et de clarté froide. Ce matin-là, l’air est sec et un léger vent de travers balaye doucement la campagne blanchie par l’humidité figée de la nuit.

Aligné piste 11

Je décolle de La Baule et prends un cap 075°. Je quitte très vite fréquence du terrain pour passer avec Saint-Nazaire qui m’autorise au transit dans la CTR. Ma trajectoire est parallèle à la piste et je vais tenir se cap pendant une trentaine de minutes, jusqu’à ma destination.

La Brière et le pont de Saint-Nazaire au loin

Ce jour-là, les conditions semblent idéales et annoncent un vol paisible. À environ 1000 pieds d’altitude, une fine couche nuageuse s’étendait comme un drap de soie immaculé sur la campagne, dessinant la frontière entre le royaume terrestre et l’immensité céleste.

À environ 2 min de la sortie de la CTR, je contacte Saint-Nazaire pour demander l’autorisation de passer avec le SIV de Nantes. La tour me répond :

« F-JBLF, vous pouvez passer avec Nantes info 130.275 et pour info vous avez un Beluga en longue finale de la piste 25, il va passer au-dessus de vous, 3000 ft d’ici environ cinq minutes”.

Je passe avec le SIV de Nantes qui, après les échanges radio habituels (intentions, transpondeur, etc.) me confirme immédiatement la présence de l’appareil, me suggère de prendre une route un peu plus au Nord et me demander de rappeler en vue du Beluga.

La centrale de Cordemais perce la couche

Je m’exécute immédiatement, modifiant mon cap d’une vingtaine de degrés à gauche pour éviter la trajectoire de l’appareil. Mes yeux scrutent l’horizon à sa recherche.

Soudain, l’incroyable silhouette apparaît. Massif, majestueux, je croise ce géant du ciel qui passe 1000 pieds au-dessus de moi. C’est un spectacle fascinant que de croiser, à quelques centaines de mètres, ce mastodonte aux formes si particulières.

La silhouette du Béluga

Après cette rencontre aussi fugace qu’inoubliable, je reprends ma route.

À mesure que j’approche de ma destination, la couche nuageuse sous mes ailes se densifie. L’épaisse couche nuageuse masque par endroits les repères au sol. Heureusement, quelques trouées parsèment ce tapis blanc, comme autant d’issues de secours rassurantes.

J’avais bien préparé mon vol et savais que l’arrivée vers Ancenis ne serait pas garantie, mais entre le voir sur les fichiers météo et le vivre, il y a un monde.

Des vagues et des vagues de nuages

Pendant cette phase de vol, j’ai suffisamment d’altitude pour regagner une zone plus dégagée en cas de panne mais en arrivant au-dessus de l’aérodrome, la couverture nuageuse est presque totale. Malgré un 360° pour trouver une percée, je dois me rendre à l’évidence : atterrir à Ancenis aujourd’hui serait imprudent.

Trouée vers Ancenis

Je reprends le chemin du retour en suivant le canal de la Martinière jusqu’à La Baule. Premier objectif manqué, mais une rencontre inattendue avec un Beluga et, surtout, une décision de sécurité dont je ne peux que me féliciter.

Un navire remontant la Loire

Quiberon, si près, si loin

Dix jours plus tard, je m’élance à nouveau dans les airs depuis La Baule. Cette fois, mon objectif est plus habituel : rejoindre Quiberon, avec Belle-Île en option si les conditions le permettent. Un vol côtier qui promet d’être magnifique.

Comme lors de ma tentative vers Ancenis, la météo est annoncée CAVOK aux abords de La Baule et couverte à Quiberon. C’est une des spécificités de la navigation dans la région, comme en montagne, la météo évolue très vite.

Je mets le cap au nord en direction de Quiberon, suivi par le SIV de Nantes qui veille sur ma progression.

L’île Dumet et son fort, au large de Piriac-sur-mer

Mais l’hiver breton a décidé, une fois encore, de jouer avec mes plans. À mesure que j’avance vers ma destination, la couverture nuageuse sous mon appareil se fait de plus en plus dense.

Le Golfe du Morbihan à peine visible

Ce qui n’était au départ que quelques nappes éparses se transforme progressivement en un tapis opaque.

La baie de Quiberon sous les nuages

Il ne faut pas longtemps pour comprendre que rejoindre Quiberon ne sera pas possible en toute sécurité. Je prends alors une décision simple : faire demi-tour.

Retour à 4000 ft

Ne voulant pas rentrer immédiatement, je décide de me dérouter vers Saint-Nazaire mais nouvelle déception au moment de pénétrer dans la CTR : pas de réponse à la radio. Je tente plusieurs appels mais la fréquence reste muette. Dans ces moments, mieux vaut ne pas insister. Cette sortie ne se déroule décidément pas comme prévu. Je poursuis donc ma route et rentre directement à La Baule.

Arrivée à La Baule

La vraie victoire est parfois dans le renoncement

Ces deux vols m’ont offert une leçon précieuse. En aviation légère et particulièrement en ULM, la météo n’est pas un adversaire qu’on défie, mais un partenaire qu’on respecte. Savoir renoncer à temps, c’est avoir l’humilité de reconnaître que certains jours, le ciel nous impose ses limites.

Dans notre culture de la performance, renoncer est souvent perçu comme un échec. Mais en aviation, cette vision est dangereuse. Les statistiques des accidents ne mentent pas : la poursuite du vol en conditions défavorables et le fait de vouloir à tout prix atteindre sa destination figurent parmi les causes les plus fréquentes d’incidents graves.

Comme le dit un vieil adage de l’aviation : « Il vaut mieux être au sol en souhaitant être en l’air, qu’être en l’air en souhaitant être au sol. » Ces deux expériences m’ont rappelé que le vrai courage du pilote ne réside pas dans sa capacité à affronter les éléments mais dans sa lucidité à évaluer les risques et à prendre les décisions qui s’imposent, même quand elles contrarient ses plans. Savoir renoncer n’est pas un aveu de faiblesse mais une preuve de discernement, voire de sagesse.

Ancenis et Quiberon attendront des jours meilleurs.

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