Première navigation

Après 34h de vol en instruction, c’est le grand jour : ma première navigation.‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎‏‎

Elle a pour objectif de valider les acquis de ma formation et de me mettre à l’épreuve sur un premier vol long.

Au programme : partir loin des repères habituels et naviguer par cheminement pour la première fois.

Même si le brevet ULM n’impose pas les mêmes obligations légales que pour le PPL, la pratique veut que cette épreuve se passe dans des conditions similaires. Sebastien, mon instructeur et moi partons donc pour une grosse demi-journée de vol pendant laquelle nous parcourrons environ 310 NM (500 Km) en 3h de vol et avec pour objectif de faire un touché sur 4 terrains : Granville, Dinan, Pontivy, Quiberon et enfin Belle-Île en option.

Mon trajet prévu, au départ de La Baule

Ma préparation de vol

La préparation de vol est un exercice nouveau. Il me faut, plus que jamais, préparer, prévoir et anticiper des situations qui pourraient se dégrader ou alourdir la charge de travail pendant le vol (la météo, une panne, un terrain fermé, etc.)

Quelques semaines avant le départ, je planifie avec précaution la route à suivre et les points de cheminement par lesquels je devrais passer. Je trace consciencieusement mon trajet sur une carte papier, à l’ancienne, je note les altitudes à ne pas dépasser, les fréquences radios à contacter, les zones à éviter.

Je profite du débriefing d’un vol d’instruction pour présenter mes intentions à mon instructeur et le bilan est sans appel :

Fais plus simple ! Vraiment plus simple ! Là-haut, tu ne dois pas passer ton temps la tête dans le cockpit.

De retour chez moi, je simplifie ma copie et de la vingtaine de points de cheminement prévus initialement, j’arrive désormais à 8 points.

Je finalise ma préparation les jours suivants : je calcule la quantité de carburant à emporter, j’étudie les terrains de déroutement dont je pourrais avoir besoin, je ne laisse aucune place à l’improvisation.

Les quelques jours avant mon vol, je consulte la météo, non pas seulement autour de La Baule, mon point de départ, mais aussi sur le chemin et à destination, dans une fenêtre de temps bien plus grande que d’habitude. Je découvre à l’occasion le GRAMET, une vue en coupe de la situation météo sur mon tracé de vol prévu. C’est un complément très utile à la vue météo “du dessus” qu’on a l’habitude de voir.

Exemple d’un GRAMET pour une navigation à 3.000ft

Enfin, je visualise mon vol, les zones qui vont me demander beaucoup de charge de travail et les portions pendant lesquels je pourrais probablement souffler un peu.

Le départ

Nous sommes à la mi-septembre, il est 7h et le réveil sonne déjà alors que le soleil est encore couché.

J’ai loué pour l’occasion une chambre à une vingtaine de minutes de l’aérodrome pour m’éviter l’heure de trajet habituelle.

J’avais passé une bonne heure la veille à vérifier une nouvelle fois ma navigation, à me projeter dans ce vol si important. Les prévisions météo n’étaient pas très bonnes, incertaines même, mais mon instructeur et moi avions convenu de maintenir le vol et de faire le point le matin.

J’ai plutôt mal dormi, maintenu éveillé par un mélange de stress et d’excitation, mais je me lève en vitesse, prend une douche, m’habille, monte dans ma voiture et pars vers l’aérodrome.

Sur le trajet de l’aérodrome, je reçois un message de mon instructeur :

Le plafond est trop bas, on refait le point dans 45 min.

Retour à la case départ. Le stress monte d’un cran. Je suis toujours dans le même état que la veille, entre l’excitation de partir et le stress de me lancer dans l’inconnu.

Le nouveau rendez-vous à l’aérodrome est prévu à 8h15 et cette fois-ci ce sera la bonne.

Briefing et visite pré-vol

J’arrive au hangar, Sébastien m’attends.

Je lui montre les derniers ajustements de ma préparation de vol, on vérifie les NOTAM et on fait un ultime point météo. Le plafond est assez bas au départ et pendant les 20 premiers kilomètres mais on est d’accord pour tenter le coup. Au moindre doute, on rentrera.

Je fais presque le plein de l’appareil, je vérifie le niveau d’huile, je fais la visite pré-vol et on ouvre en grand les portes du hangar.

Je sors l’appareil et on s’installe, tout est au clair, on est prêt au départ.

Je mets le contact et on profite des quelques minutes d’attente nécessaire à la montée en température du moteur monte en température pour faire une dernière fois le point sur notre plan de vol :

Première branche : La Baule → Granville pour 1h15 de vol.
Pour le retour, ce sera via Dinan, Pontivy, Quiberon et une option pour Belle-Île en fonction de la météo et de la fatigue.

On roule vers la piste 11. Une fois au point d’attente, je fais les essais moteur. Tout est nominal, on s’aligne, je pousse la manette des gazs et le moteur nous tire dans la fraicheur et le calme de ce dimanche matin.

On décolle et dès les premiers instants je me rends compte qu’on est plus lourd que d’habitude. Les 100L de carburant dans nos ailes pèsent leur poids.

On part dans un long virage vers la gauche, on prend cap au Nord, vers mon premier point de report : l’estuaire de la Vilaine.

Naviguer par cheminement

Mon instructeur me laisse prendre mes marques les cinq premières minutes et … éteint notre GPS.

Tu as préparé ton vol, alors on n’a pas besoin de ça.

Ha.

J’ai effectivement bien préparé le vol mais je comptait tout de même garder un oeil sur le GPS, juste au cas où.

L’aller jusqu’à Granville se fait donc uniquement par cheminement, c’est-à-dire à suivre un itinéraire pré-établi en utilisant une série de points de repère au sol. Ces points remarquables peuvent être des échangeurs d’autoroute, des zones industrielles, des carrières, des forets, des lacs dont la forme est reconnaissable, des antennes radio, etc.

La navigation se fait par saut de puce, d’un point à l’autre, en estimant constamment notre position et en nous basant sur notre cap, notre vitesse et notre temps de vol. Et évidemment, il faut prendre en compte le sens et la force du vent qui nous fait dériver de notre trajectoire.

Tout l’enjeux est d’être le plus précis et constant possible, car le moindre décalage (de quelques degrés) dans notre cap peut nous amener à des kilomètres de la position escomptée.

Nous remontons donc la Vilaine depuis l’estuaire et déjà, je n’ai jamais été aussi loin.

Nous faisons route au 020°, cap au nord-est direction Rennes.

On laisse l’océan derrière nous et je m’enfonce dans l’inconnu.

Traversée de la Bretagne

Pendant tout le vol, nous sommes en contact radio avec les différents SIV : Services d’Information de Vol.

Pour la première fois, je mets en pratique mes connaissances théoriques à la radio :

  • Rennes info de F-JBLF, bonjour !
  • F-JBLF de Rennes info, bonjour !

La suite de l’échange est un peu chaotique mais j’ai atteint l’objectif : le SIV à connaissance de nos intentions et on est identifié sur leur radar grâce au code transpondeur qu’ils nous ont donné.

Sébastien me glisse :

C’est “Bonjour Monsieur ou Bonjour Madame”, tu as tout à gagner à être sympa avec eux.

C’est bien noté.

La remontrée vers Rennes se fait en ligne droite. C’est sans difficulté hormis une zone militaire (la R-506 A COETQUIDAN) que l’on doit absolument éviter.

Mon instructeur est taquin, il suit notre progression sur son iPad et me demande régulièrement de montrer notre position sur la carte.

  • Je pense qu’on est ici.
  • Tu es sûr ?

Non, je n’en suis pas sûr à 100% mais je n’ai pas mieux.

Verdict : nous ne sommes pas très loin de la position que j’estime, mais tout de même trop à l’Est.

Je prends un cap plus à l’Ouest et on évite la zone militaire et déjà, on arrive à Rennes.

Je contacte la TMA de Rennes pour et on continue notre chemin.

On croise tranquillement à 2000 ft, une altitude :

  • qui nous garantit une bonne visibilité des points remarquables nécessaires à notre navigation,
  • qui nous permet de rester loin des turbulences qui se forment souvent à proximité du sol,
  • qui nous donne une bonne marge de manoeuvre en cas de panne.

Les choses s’accélèrent une petite quinzaine de minutes plus tard. On est sur le point de sortir de la TMA de Rennes et on doit :

  • annoncer à la radio qu’on est prêt à quitter la TMA de Rennes,
  • basculer avec le SIV Rennes Nord,
  • gagner un peu en altitude pour franchir la R57 Bretagne (une zone réglementée qui prend la forme d’un couloir dans lequel les pilotes de chasse s’entraînent à la très basse altitude, à très haute vitesse) qui nous oblige à passer absolument au-dessus de 1800ft,
  • ouvrir l’œil car ce serait dommage de rater le passage d’un Rafale, où de se l’emplafoner.

Pendant ces quelques minutes où la charge de travail est élevée, les champs sous nos roues continuent de défiler et on aperçoit désormais La Manche droit devant nous.

Le Mont-Saint-Michel

Très vite, nous arrivons sur la côte et la météo clémente nous laisse progressivement deviner le Mont-Saint-Michel à l’horizon.

Le Mont-Saint-Michel apparaît au loin

Planté là depuis des siècles, il impressionne. On préfère garder nos distances pour cette fois. Nous le laissons sur notre droite et nous poursuivons notre route.

Cette rencontre fugace me laisse un goût d’occasion manquée. Je ne le sais pas encore mais j’aurai l’opportunité d’y revenir, en solo cette fois, dans quelques temps.

Grandville et ses parachutistes

Nous arrivons à Granville après 1h20 de vol. On quitte le SIV de Rennes et on passe avec l’aérodrome de Granville qui est en auto-information.

Je m’annonce à la radio, fais la verticale du terrain pour regarder l’état de la piste et le sens du vent et je rejoins le début de vent arrière piste 06.

C’est une découverte pour moi : un nouveau terrain, loin de mes repères habituels, mais la procédure reste la même.

Pour ne pas me faciliter la tâche, un appareil qui transporte des parachutistes annonce à la radio qu’il est en route vers son point de largage. Concentré, je mets l’information dans un coin de ma tête et poursuit.

Vue satellite de l’aérodrome de Granville

Je ne vais pas le cacher, mon premier tour de piste est un peu chaotique. Il faut dire que la fin de la vent arrière et la base sont au-dessus de l’eau m’impressionnent. Je ne suis pas à l’aise et je tourne en base trop tôt, résultat : je suis bien trop long en finale. On poursuit, tout en sachant que ça ne passera pas. En passant au-dessus du seuil de la piste, je remets les gazs et on repart pour un tour.

Au même moment, l’appareil à la verticale du terrain annonce :

Parachutistes largués, 3 voiles en descentes

On poursuit la montée initiale et mon instructeur et moi cherchons du regard les voiles qui ne vont pas tarder à s’ouvrir.

On arrive en fin de vent arrière quand raisonne à la radio :

2 voiles ouvertes, la 3 ème déclenche son parachute de secours.

Effaré, on cherche du regard le 3ème para tout en manœuvrant pour regagner la piste.

Il y a un moment de flottement dans l’appareil mais je dois continuer à piloter.

Je fais mon touché à Granville, toujours un peu trop long mais au moins c’est fait.

En conclusion de cet évènement marquant : nous n’avons jamais vu le troisième parachutiste. Les quelques jours suivant mon vol, j’ai cherché la moindre information à ce sujet dans des médias locaux mais n’ai rien trouvé. Le parachutiste malchanceux avait donc seulement dû se faire une grosse frayeur.

Nous mettons cap au sud-ouest, direction Dinan puis Pontivy. Sur le trajet retour, mon instructeur rallume le GPS, je peux donc ranger ma carte. Ça allège un peu ma charge de travail et ce n’est pas de refus.

Dinan

Arrivé aux abords de Dinard, on prend un cap plein sud pour éviter la CTR et alléger ma charge de travail. On rejoint très vite le terrain de Dinan.

La meteo se dégrade un peu dans ce secteur. Il ne pleut pas mais la piste est mouillée.

L’aérodrome de Dinan

Je m’intègre en auto- information et fait un beau touché piste 07.

On ne reste pas plus longtemps et on prend la direction de Pontivy.

Pontivy

Au moment de la préparation de mon vol, j’avais pris soin d’identifier quelques carrières et champs d’éoliennes qui me permettaient, en théorie, de ne pas dévier de ma trajectoire sur cette branche rectiligne de 25 minutes.

Voilà une leçon de plus que j’ai apprise aujourd’hui : des carrières et des éoliennes, ce n’est pas ce qu’il manque en Bretagne !

À mesure qu’on s’enfonce dans le coeur de la Bretagne, le soleil laisse place à une couverture nuageuse de plus en plus dense.

La météo se dégrade, lentement mais sûrement.

Le plafond* (base des nuages) est stable mais le terrain vallonné fait que le sol se rapproche inexorablement de nous, grappillant petit à petit notre hauteur par rapport au sol et réduisant sournoisement notre marge de sécurité.

La météo ne nous permet pas de progresser plus que ça.

Mon instructeur me demande :

Tu ferais quoi, à présent, si je n’étais pas là ?

Je réponds sans réfléchir :

Ça fait déjà plusieurs minutes que j’aurai fait demi-tour.

Bien.

Cette situation illustre parfaitement qu’il ne faut jamais s’entêter à rejoindre sa destination si les conditions ne le permettent pas. Le risque est – dans le cas présent – de se retrouver piégé entre la terre ferme et le plafond.

On prend cap au sud, prochaine étape : Quiberon.

Quiberon

Le retour est pénible. Le soleil – face à nous – tape fort sur le la verrière et les 2h30 de vols commencent à se faire sentir.

Le trait de côte apparait progressivement et le micro-climat côtier nous permet de laisser la couche nuageuse dernière nous. C’est flagrant, en quelques minutes, on passe d’un environnement grisâtre à grand beau. On se croirait en plein été.

On survol l’ouest du Golfe du Morbihan et à 3 min du terrain de Quiberon, je contacte la tour.

Je reconnais la voix de Valérie, l’agente AFIS qui alterne entre Quiberon et La Baule en haute saison.

Vue satellite de la pointe de Quiberon et son aérodrome les pieds dans l’eau

Ce jour-là, comme souvent, le vent vient de l’ouest et c’est la piste 29 qui est en service. Le tour de piste se fait au-dessus de l’eau et la courte finale passe à quelques mètres au-dessus de la plage. 4 secondes plus tard, nos roues touchent la piste pour un arrêt bien mérité après 2h45min de vol.

La pause est courte mais bienvenue, juste de quoi nous dégourdir les jambes et de laisser retomber un peu la pression.

On en profite pour monter dans la tour et passer le bonjour aux petites voix qu’on entend dans nos casques.

Le retour

On se réinstalle dans l’appareil après 15-20 min de pause. Sebastien me propose de faire un crochet vers faire Belle-Île. C’est très tentant, je n’ai encore jamais atterri sur une île mais ce sera pour une prochaine fois :

Je passe mon tour pour cette fois, je suis claqué !

On a déjà fait un beau bout de chemin pour une première, on repart donc pour une ultime ligne droite d’une demi-heure.

Le retour se fait dans un silence d’église et dans un calme absolu : on est tous les deux bien fatigués et l’air est incroyablement stable par rapport aux conditions que l’on a connu 1h plus tôt : on profite.

Transit de Quiberon vers La Baule

L’appareil glisse doucement vers le terrain de La Baule et on se pose en douceur 25 minutes plus tard.

C’est fait. Ma première navigation est bouclée. Le vol aura duré au total 3h12. Je suis épuisé mais heureux et fier de moi.

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